VIE A BORD D’UN NAVIRE

 

Musique et Histoires de Marins

    « Aucun  des hardis aventuriers  que nous allons évoquer à présent n’a été, en son temps, plus célèbre qu’Avery [...]. Il était, pour l’Europe tout entière, celui qui avait réussi à s’élever à la dignité royale, fonder un  nouvel empire, amassé d’immenses richesses et épousé la fille du Grand Mongol qu’il avait capturée sur un navire indien tombé entre ses mains. [...] Tout cela n’était cependant que fausses rumeurs ! »

Daniel Defoe : « Les Chemins de Fortune  »

    Rares et tristes sont les équipages qui ne comptent pas parmi eux de boute-en-train qui, la guitare à la main, font chanter l’équipage. Chants d’amours, ballades héroïques, ou bien compositions personnelles rendent entre deux quart l’équipage un peu nostalgique, ou bien tout bonnement euphorique. La musique et le chant   sont,   avec   le   repas   quotidien,   le officiers dédaignent rarement un concert classique privé sur la galerie de poupe. Bartholomew Roberts écoute jouer du Purcell pendant que ses hommes sont ivres morts.

    Les vieux loups de mer, la pipe à la bouche, ou  bien  mâchant  des  énormes  chiques  de tabac, racontent leurs aventures aux plus jeunes. La plupart sont passés maîtres dans cet art, qui force le respect des plus jeunes, et fait revivre le passé des plus vieux. Les récits de marins  portent  toujours  une  part d’exagération, très appréciée d’ailleurs par l’auditoire, ébahi par la science du conte et les merveilleuses aventures racontées. Tous trépignent d’impatience quand le conteur, au moment stratégiquement choisi où il annonce un événement crucial, s’interrompt pour mordre dans sa chique, ou tirer une bonne bouffe de pétun, puis continue, savourant son triomphe.

    Les vieux marins racontent maintes fois, pour le plus grand plaisir toujours renouvelé du même auditoire, des récits de combats, des actions d’éclat, des désastres prodigieux ou autre coup du sort, mais aussi des rencontres avec des créatures fantastiques. La rencontre avec des sirènes alors que le navire poursuit sa proie au travers des cayes de la Boca-del-Toro ne nuit pas à la beauté de l’histoire, bien au contraire. Les marins aiment aussi rencontrer dans les histoires les hautes figures de la Royale, de la flibuste ou de la piraterie. Les marins   racontent   avant   tout   des   histoires vraies qui leur sont arrivées personnellement, même si le temps les a embellies. Interrompre ou contredire une histoire ne se fait pas et le rabat-joie ne gagne de la fureur de l’auditoire dont les beaux rêves ont été détruits. Ceux qui furent témoins de la scène racontée finissent, à moins  d’être  des  grincheux  finis,  par  croire plus à l’histoire du savant conteur qu’à la grise vérité. Toutes ces histoires, qui disparaissent avec les hommes qui les ont contées après une funeste canonnade, donnent à l’équipage un sentiment  d’identité, et  le  conforte  dans  le culte qu’il voue à son capitaine et ses officiers. On ne peut haïr l’homme qui, à la tête de son équipage,  par  sa  hardiesse  et  son  génie,  a réussi à prendre un deux-ponts Espagnol chargé  d’or  et  de  canons.  En  plus,  le personnage du capitaine ajoute au suspens de l’histoire par le mystère qui entoure chacune de ses décisions, que peu comprennent sur le coup, mais qui révèlent leur génie au moment crucial du combat.

    Une bonne histoire doit être maintes fois répétée pour devenir un mythe. Ce n’est pas difficile de trouver un auditoire, que ce soit dans les quartiers de l’équipage ou dans un troquet.  Tout  comme  les  enfants  qui  aiment écouter toujours le même conte, l’auditoire revient plus nombreux chaque soir, réclamant lui-même la fabuleuse histoire de la prise de Maracaibo par l’Olonnais, ou la façon dont Rackham  a  échappé  aux  gardes-côtes Espagnols sur la côte de la Nouvelle-Espagne. Chaque  fois,  les  morts  sont  plus  nombreux dans les rangs de l’ennemi, les hommes plus audacieux, plus inventifs et le conteur plus facétieux. Les plus grands conteurs ne parlent que peu d’eux dans leurs histoires, ou se donnent un rôle modeste et  pittoresque,  qui fut effectivement le leur, et qui donne au tout comme un parfum de vérité et de sympathie.


Pétun  et Chique

    Tout le monde vante les vertus du tabac, au XVIIème et au XVIIIème Siècle, qui guérirait de bien des maladies. Seuls sont privés de son parfum ceux qui n’ont pas les moyens d’en acheter. Les marins, très friands de pétun, ont le choix entre la pipe et la chique.

    Le pétun fumé dans des pipes en bois, où il est réduit en poudre, offre un plaisir certes plus important que la chique, mais bien moins commode. La fumée de la pipe réchauffe le corps  de  l’homme  de  quart,  alors  que  la tempête fait rage,  mais il ne peut fumer en manœuvrant. Le tabac est stocké dans un petit sac en cuir, appelé blague à tabac.

    L’homme mord à pleine dent dans sa chique, qui est faite de tabac roulé en corde, en retire un morceau énorme et le mâche consciencieusement pendant un temps interminable, pour finalement cracher bruyamment  la  chique  au  sol.  Le  chiqueur peut mâcher sa chique quand bon lui semble, pendant la manœuvre comme au repos, même si le respect veut qu’on ne parle pas à un supérieur avec une chique dans la bouche.

    Le tabac à priser, dont les indiens utilisent les propriétés hallucinogènes pour accéder au surnaturel, devient rapidement l’apanage des nobles. Ils conservent le tabac réduit en poudre comme  le  pétun  à  fumer  dans  une  boite  à prise, en prennent entre deux doigts et l’inhalent par le nez. Cette méthode de consommation du tabac est plus en vogue à terre que sur les navires.


Beuveries

    La plupart des marins ont besoin de leur chique et de leur ration de rhum pour être heureux. Ils en consomment donc régulièrement, mais en petite quantité, en comparaison en tout cas de leur consommation durant  les  beuveries.  Lorsqu’un  événement doit être fêté, il l’est dans la joie et la bonne humeur  pour  tout  l’équipage.  C’est  alors  à celui qui boit le plus. Etre un joyeux drille capable d’engloutir un litre de rhum force autant le respect que de prendre une frégate avec un sloop.


Pirates

    Dans le journal  de bord, tenu par Barbe-Noire, se lisent plusieurs passages écrits de sa main :

« Quelle journée !   Nous  avons bu  tout  le rhum… Aujourd’hui presque personne n’est ivre. – Quel sacré désordre ! – Ces coquins complotent. –

Aujourd’hui on parle  beaucoup  de se séparer, une prise serait la bienvenue.  –  Dure journée. Nous avons fait une prise et avons trouvé à bord quantité de rhum. L’équipage a bien bu ; tout va bien.

Daniel Defoe : « Les Chemins de Fortune  »

    Toutefois, sur les navires pirates la beuverie est de rigueur pour tout le monde, y compris le commandement.  Ceux qui  ne  veulent   pas boire, ou le font avec modération sont non seulement mal vus, mais aussi regardés avec suspicion. Pour ne pas vouloir s’amuser avec les autres, il faut avoir quelque chose à cacher, être  un  personnage  louche.  Si  le  but  d’un pirate n’est pas de profiter du peu de vie qui lui reste à vivre avant la mort par pendaison ou au combat, il a probablement en tête de quitter ce genre de vie. Si c’est le cas, il devient éminemment dangereux pour l’équipage, qui doit s’en méfier comme de la peste. Du refus de boire à l’accusation de traîtrise, il n’y a qu’une limite ténue vite franchie. Seul les personnages les plus réputés, sûrs et indispensables peuvent se soustraire aux beuveries sans tomber en disgrâce. Le grand Bartholomew Roberts faisait partie de ces gens-là.

    Frédéric Misson est le seul pirate à refuser la joie de la beuverie à son équipage, comme toute autre forme de débauche. En effet, ce comportement s’oppose à sa philosophie de pureté révolutionnaire et son idéal déiste. La beuverie parmi son équipage est un crime au même titre que de  refuser  quartier   à  un ennemi ou d’être inutilement violent.


Femmes

Mais  au  cours de son jugement certains hommes  qui avaient  dû, sous la menace,  servir à son bord, témoignèrent sous serment qu’au combat nul n’était plus résolu ni plus hardi que Mary Read et Ann Bonny. Lors de leur capture, nul à leur bord n’osa affronter l’assaillant, sinon elles, aidées  par un unique matelot : Mary Read eut beau exhorter les couards qui s’abritaient sous le pont, leur commander  de se battre en hommes, rien n’y fit – elle se résolut donc à décharger sur eux ses armes, en tuant un et en blessant plusieurs.

Daniel Defoe : « Les chemins de Fortune »


Les femmes n’ont leur place à bord sur aucun navire, excepté peut être en tant que passagères.  Sur  les  navires  pirates  ou flibustiers, l’introduction d’une femme à bord peut même être condamnée de mort. Ceci n’empêche pas les pirates de se partager les femmes trouvées sur une prise, mais dans l’esprit   le   plus   égalitaire   possible.   Si   les femmes ne sont pas les bienvenues sur les navires, cela tient uniquement au fait qu’elles attirent les convoitises – l’amour et le désir en d’autres termes – de l’équipage. La cohésion du groupe est fragilisée par des hommes qui se haïssent du fait de leur amour pour la même femme. Evidemment, cette attitude rend le séjour de femmes capturées sur les prises très difficile, car elles attireront l’attention et les faveurs de tous les hommes de l’équipage, successivement, jusqu’à ce que mort s’ensuive ou qu’elles soient débarquées à terre. Les femmes restent donc un plaisir principalement terrestre pour les marins.

Les femmes pirates existent, même si elles sont rares, mais elles devront soit se déguiser en homme, comme Mary Read, soit être parfaitement chastes, soit encore s’offrir sans distinction à tous ceux qui la désirent pour ne pas faire de jaloux. Elles peuvent aussi vivre à bord en restant fidèles à un homme d’équipage au prestige assez important pour imposer une modification  des  lois  lui  permettant  de prendre femme à bord. C’est le cas d’Anne Bonny, femme de John Rackham. De toute façon, pour être femme pirate, il est nécessaire d’être deux fois plus féroce que l’homme  le plus féroce de l’équipage.

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